«Tu l'aimes, je sais que tu l'aimes. Peu importe tes démentis, tes promesses. Silence, tu l'aimes.
Je te vois le soir, tu as toujours cru que j'étais incapable de t'observer. Détrompe-toi. Tu rentres à la maison, fatigué, las. Parfois, dans un sursaut de conscience, tu m'embrasses. Nos baisers sont sans saveur, ne le sens-tu pas ? Bien sûr que si, mais tu n'y fais même plus attention.
Cette vie, celle que nous menons, tu la méprises. Il t'arrive d'étirer un faible sourire alors que je te parle. Est-ce parce que tu penses à autre chose ? Je ne le sais jamais. Tu es ailleurs, c'est évident. Le soir, tu te couches à mes côtés mais rien ne te fera me parler. Je suis de mauvaise foi. Il t'arrive de me parler. Pour ne rien dire, la plupart du temps. Quant à ce qui est de m'écouter... Non, jamais de la vie. Je ne suis pas aveugle tu sais. Peut-être l'ai-je été, pendant trop longtemps. Tu me disais que tu aimais cet espoir qui s'accrochait à chacun de mes rêves, autrefois.
Moi je le maudis, ce foutu espoir. C'est lui qui m'a fait croire en toi, croire en notre amour. Croire que je pourrais construire quelque chose avec quelqu'un. Tu vois, j'ai été doublement aveugle. Et pourtant, c'était si bon. C'est pour ça qu'aujourd'hui, j'ai du mal à te laisser partir. Il le faut pourtant. Tu es mon captif, mais plus pour longtemps. Comprends-tu ? Je ne supporte plus tes regards languissants, qui crient ton besoin d'évasion. Je n'ai jamais voulu être ton bourreau, jamais. C'est toi qui as fait de moi cet être égoïste, un être qui s'est longtemps contenté de ce que tu voulais bien lui donner. Comme un vautour qui prenait les restes, les restes morts, déchiquetés. Les restes d'un amour que je n'ai jamais mérité. Tu vois, je te libère, va-t-en. Dépêche-toi enfin ! Je n'ai plus besoin de toi. »
Il m'a écoutée, en silence. Je crois qu'il a compris ce que je lui disais. Même alors que je lui faisais ma « déclaration », si longuement et minutieusement préparée, il semblait n'y accorder aucune importance. J'ai eu envie de le gifler, le griffer, le mordre, lui ôter cette indifférence qui me torture toujours autant.
Finalement, il est parti, et moi je ne lui ai pas dit au revoir, parce qu'au fond, je savais bien que je ne le reverrais jamais. Je suis allée me couchée, même s'il n'était que 18h, je m'en foutais. Du calme, il me fallait du calme.
Mais il ne venait pas, ce connard. Je n'en pouvais plus, j'étouffais. Et puis voilà, je l'ai entendue, cette voix.
« Le sang au bord des lèvres. La foudre au bord du c½ur. C'est au devant qu'il faut poser tes yeux. Pourtant, seul un gouffre s'étend devant toi. Déjà tu te sens trébucher. Tu ne t'es pas perdue, c'est elle qui t'a trouvé. Enterrée dans les miasmes du passé. Nue, caressée par la soie de la mémoire. A sourire pour se cacher de l'évidence. A vomir pour évacuer les décombres de la vie. Si l'une se débat, l'autre s'en va. S'endort. Pour oublier qu'elle le peut encore. Oublier qu'elle vivra toujours, les yeux maculés d'amour.
Il fait si froid quand le jour se lève. Il y a tellement de mal infiltré dans ce rêve. N'entends-tu pas ton corps appeler? Ne sens-tu pas tes pieds se dérober? L'heure se languit, humide du souffle de force qui l'a reconstruit. La main tendue vers le vide, les mots perdus au creux de l'avide. Assied toi dans sa voix aux reflets de cristal. Fixe une ultime fois les racines du mal. Pour mieux les pétrifier. Cette image. Ce visage. Dans un coffret d'éternité.
Vivre sans lui, vivre sans lui. Vivre sans. Vivre. L'enfermer là-bas, dans le grenier des souvenirs, ne pas rouvrir la boîte, et tout ira bien ma chérie, tout ira bien."
Continuer à s'accrocher aux mots. Pour des jours nouveaux. Fâchés avec le beau.